Dans le n° 26-novembre 2012  -  Couple en EHPAD  1055

Quel accompagnement pour le conjoint survivant ?

Attendue ou subite, la mort s'invite inévitablement dans la vie des couples en EHPAD. Le décès frappe le conjoint, impacte la famille et les soignants.

Regard de Marie Deforges, psychologue clinicienne spécialisée en gérontologie et art-thérapeute à la Maison Nationale des Artistes (94).

Le décès d'un voisin de chambre ou d'un partenaire de jeu suscite un vide, un manquement qui peut entraîner des mouvements psychiques, tels le déni, l'angoisse, le refus de sa propre finitude ou au contraire l'acceptation de la mort : " La prochaine fois, ce sera moi " ou encore " C'était mon tour pourtant, je suis plus vieux que lui". Le décès du conjoint est encore plus complexe. Même lorsque le couple devient très âgé, il continue d'entretenir, dans son inconscient, l'idée d'immortalité et dénie ainsi toute idée de séparation.

La perte du conjoint : se questionner

Qu'en est-il lorsque les conjoints, mariés, dans la grande majorité des cas, depuis plus de 50 ans, sont réunis dans la même institution ? Quelles vont être les ressources psychiques de celui qui reste seul face au travail de deuil ? Est-il possible de concilier un processus de deuil, individuel, propre à chacun, et une vie en collectivité, régie par des règles et des contraintes temporelles ou environnementales ?

Pour illustrer notre propos, appuyons nous sur une situation clinique vécue dans un EHPAD.

Madame et Monsieur D. entrent dans l'institution car la situation à domicile devient ingérable : Monsieur D., atteint d'un cancer, n'est plus en mesure de prendre soin de son épouse, dépendante et désorientée. Installé dans une chambre commune, le couple s'adapte relativement bien à l'institution. Cependant, l'avancée du cancer de monsieur est telle qu'une décision d'équipe est prise pour une hospitalisation dans le centre de cancérologie dans lequel il est suivi. Doit-on parler de l'état de santé de son époux à Madame D. qui semble le chercher ? Doit-on l'emmener le voir à l'hôpital ?

Face au décès, assez rapide de ce monsieur, la famille s'interroge : " Doit-on en parler à maman alors qu'elle va oublier de suite cette annonce ? Doit-on l'emmener aux obsèques ? " C'est dans une collaboration avec l'équipe, après un entretien avec la psychologue de l'établissement, que la famille comprend l'importance d'intégrer le parent survivant dans le processus de deuil. L'idée est d'éviter un non-dit qui souvent enserre le résident dans un " huis-clos " et l'exclut de la dynamique familiale.

C'est toujours dans une relation de confiance entre l'institution, le résident et sa famille que le processus de deuil et un accompagnement de qualité peuvent s'instaurer. Ainsi, l'annonce faite par la famille, la tristesse partagée entre mère et fille et la participation aux obsèques ont desserré l'angoisse de Mme D., qui réclamait sans cesse son époux " perdu ".

L'acceptation de la mort de son époux a donné lieu à un déplacement de l'investissement affectif vers d'autres résidents et vers sa fille, dont chaque visite lui procure un grand bonheur. Si Mme D. parle aujourd'hui parfois à voix haute dans sa chambre, dans laquelle elle continue de vivre, c'est sûrement une façon de " nier l'absent ", de faire revivre " ce cher mari ", source de satisfaction libidinale.

Soutenir le conjoint restant

Depuis l'annonce du décès jusqu'aux obsèques, l'institution (soignants, cadres, administration) et la famille sont le plus souvent " entourants ", prenant soin de celui qui reste avec grande attention et humanité. Mais qu'en est-il quand l'entourage désinvestit peu à peu la personne endeuillée, que les soignants sont amenés à investir d'autres résidents ? Le rôle du psychologue est alors essentiel pour repérer la souffrance, souvent tue du résident, repérer un deuil pathologique, voire une absence de deuil. Un accompagnement est souvent nécessaire, qu'il soit thérapeutique ou de soutien.

Parfois cependant, proches et institution, qui s'attendaient à un effondrement du résident " restant ", sont étonnés de voir combien des ressources, témoins d'une pulsion de vie encore active, s'emploient à un réinvestissement narcissique ou objectal : attachement plus fort aux soignants, à un autre résident, un proche, à soi-même, à des activités sublimatoires, jamais réalisées pendant la vie de couple. Ainsi, recueillons-nous ces témoignages en EHPAD : " je peux enfin me mettre à la peinture, je n'avais pas le temps quand la santé de mon mari m'inquiétait " ou alors " je reprends goût à me maquiller, il faut bien que je sois belle pour les autres, maintenant qu'il n'est plus là."

Un accompagnement collectif

Il est essentiel que le décès fasse partie de la vie institutionnelle, que la mort ne soit pas " tabou ", mais dite aux résidents chez qui l'absence peut susciter nombreuses questions et angoisses. Ainsi, une affiche de décès, discrète mais visible, permet à chacun, s'il le souhaite, de participer à l'accompagnement, d'entourer le conjoint d'affection et de marques de soutien. Des éléments qui sont déterminants dans l'acceptation de la perte.

Ce témoignage le prouve : " je suis entourée ici, ils ont bien connu mon mari et m'ont soutenue quand il est mort".

La perte du conjoint vécu par les soignants

Même quand la distance professionnelle est posée, la mort d'un résident provoque une charge émotionnelle forte. La perte d'un résident issu du couple semble nécessiter une adaptation plus grande. Le soignant agit, pense, " panse " alors une personne vivante, prise dans la réalité institutionnelle mais qui symbolise aussi le manque de l'autre. La chambre représente alors cet espace complexe où vie et mort s'entremêlent, où les paroles de l'un comblent l'absence de l'autre.

Il est souvent compliqué de trouver une solution adaptée à chacun : doit-on vite enlever le lit du résident décédé ? Ainsi entend-on : " Déjà que mon mari est mort, on me l'enlève une deuxième fois ! " Doit-on envisager un changement de chambre ou au contraire laisser le résident dans la chambre empreinte du souvenir du conjoint aimé, le temps du deuil ?

L'institution doit être en mesure d'y réfléchir, en équipe, en s'adaptant à celui qui reste seul, qui a besoin de temps pour absorber le choc de la perte. Un EHPAD bientraitant ne se mesure-t-il pas à sa capacité de " penser " ses pratiques, de ne pas brusquer mais au contraire de prendre le temps " d'humaniser la mort " dans toute sa singularité ?

Quelques textes :

Charazac Pierre, Psychothérapie du patient âgé et de sa famille, Dunod, 2005

Freud Sigmund, Deuil et mélancolie, Métapsychologie, Gallimard, 1917

Hecquet Maryse, les Ehpads, lieux de vie lieux de mort, Le journal de psychologues, 2011/4 n° 287, p.31-34.

Quinodoz Danielle, Vieillir : une découverte, Puf, 2008

Talpin Jean-Marc, Cinq paradigmes cliniques du vieillissement, Dunod, 2005

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